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Algérien maudit et auteur couronné

2011/10/12

06.10.2011 | Sandra Kegel | Frankfurter Allgemeine Zeitung

Source: Courrier International n° 1092.

Il est le dernier écrivain d’Algérie à ne pas avoir encore quitté sa patrie. Bien que le lauréat du dernier prix de la Paix des librairies allemandes vive dans un danger constant, il persiste obstinément à résider à Bourmerdès, petite localité près d’Alger. Il n’a plus rien à perdre, dit-il, sauf la vie. Il y a longtemps qu’on lui a pris tout le reste. Et pourtant ni l’interdiction professionnelle, ni le bannissement social, ni même les menaces de mort n’ont réussi à l’empêcher de critiquer l’Algérie. En 2003, Boualem Sansal a perdu son poste de haut fonctionnaire [au ministère de l’Industrie]. Puis ce sont ses livres qui ont été interdits. Puis c’est son épouse qui a été contrainte d’abandonner son métier d’enseignante. Puis c’est son frère qui a été en butte à tant de redressements fiscaux aberrants qu’il a dû fermer son entreprise.

“Nous sommes gouvernés par une bande de voleurs”, dit Sansal sur le ton de la colère froide. Loin des cascades de mots qui inondent ses romans, il se laisse tout au plus aller au sarcasme quand il parle des plaies de son pays, du cynisme du pouvoir, de la perte de la liberté. Le peuple algérien est bercé de mensonges sur les hauts faits héroïques du passé “alors que nous vivons depuis des décennies sous le régime de la terreur, avec des dirigeants mégalomanes comme le furent ceux de la RDA ou de la Roumanie de Ceausescu”. Certes, un parfum de jasmin a soufflé sur l’Algérie quand des milliers de jeunes sont descendus dans la rue au début de cette année. Mais, dix ans après la sanglante guerre civile, le pays est resté pétrifié et il s’enfonce dans un silence de mort. Depuis ses débuts – en 1999, année de ses 50 ans –, Boualem Sansal n’a cessé, au fil de six romans et de deux recueils d’essais publiés en Allemagne chez le petit éditeur Merlin Verla, d’écrire pour conjurer l’impuissance [face au pouvoir]. Si différentes soient-elles au plan littéraire, ses œuvres – du Serment des barbares à Rue Darwin, son dernier roman, paru en France cette année – sont toutes reliées par un fil rouge : l’ambition de l’auteur de se faire le chroniqueur de son pays et de la “diversité séculaire des peuples d’Algérie, censée disparaître au nom d’une arabité ordonnée d’en haut”.

Qu’il se déclare athée est perçu comme un affront. Qu’il écrive en français est source de moult critiques. Qu’il ait brisé un tabou en s’attaquant au mythe du FLN a fait culminer l’hostilité à son égard. Mais ce qui lui a valu le plus d’ennemis, c’est qu’il affiche sa compréhension de la Shoah au lieu de dénoncer “le génocide du peuple palestinien commis par les Israéliens”. Pourquoi, dans ces conditions, rester en Algérie ? La réponse fuse : “Je me le demande tous les jours.” Boualem Sansal donne l’impression qu’il pourrait à tout instant revenir sur sa décision.

A Berlin, le ministère des Affaires étrangères met en garde contre les déplacements en Algérie. A Francfort, le 16 octobre [dernier jour de la Foire du livre, qui ouvre le 12], les dispositifs de sécurité à la Paulskirche, l’église Saint-Paul, où Boualem Sansal recevra son prix, seront en état d’alerte maximum.

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